l’étranger…

 

Je vous le dis le monde part en couille, on ne peut même plus proposer son aide sans attirer les soupçons ! Je dois reconnaître que ma peau basanée et mon œil au beurre noir ne jouent pas en ma faveur, mais aujourd’hui j’avais décidé d’être gentil !
Devant moi à la caisse, une frêle Mamie toute tremblante (parkinson peut-être) qui peinait à ranger ses courses, qui peine ensuite à retrouver sa carte de fidélité, et sa carte bleu enfoncée tout au fond de la poche intérieure de son manteau.
J’étais pressé mais je ne me suis pas énervé parce que je l’ai trouvée belle, belle de cette longue vie qui s’affiche en lignes discontinues sur son visage, belle parce que frêle et fragile et pourtant autonome. Elle est partie avec son caddie plein et clairement on ne savait pas qui tenait l’autre, dehors il y avait une tempête de vent et je me suis dit qu’elle allait certainement s’envoler.
Puis j’ai réglé mes achats et je suis sorti reprendre mon scooter ( enfin celui de Momo parce que comme je n’ai plus de boulot je n’ai plus non plus de véhicule).
La petite Mamie était là, elle ne parvenait pas à ouvrir son coffre, le vent la bousculait et clairement elle était bien trop menue pour retenir son caddie et soulever son immense coffre en même temps.

Mon sang n’a fait qu’un tour, je suis allée l’aider, en souvenir de ma grand-mère au bled, et puis aussi parce que même si j’ai fait un maximum de conneries ces derniers temps, je le sais on ne laisse pas quelqu’un dans l’embarras.
Oui mais voilà quand je me suis approché j’ai vu la terreur dans ses yeux, d’instinct elle a lâché le coffre rebelle et agrippé son sac à main. Je ne me suis pas énervé, j’ai adouci ma voix et je lui ai expliqué que je voulais juste l’aider.

J’ai ouvert le coffre, maintenu le caddie car le vent s’était encore amplifié. Si j’avais pu j’aurais tenu la Mamie qui semblait sur le point de s’envoler à chaque seconde mais je voyais bien qu’elle ne me faisait pas confiance.

J’ai rangé les sacs bien trop lourds pour la Mamie dans le coffre, et là elle a voulu me donner la pièce… je ne me suis pas énervé… J’ai souri ( on m’a dit de sourire plus souvent, surtout depuis qu’on nous demande nos papiers tous les deux jours sous prétexte qu’on est «bronzés»).

Là je lui ai dit, « si vous voulez je vous suis et je vous aide à tout ranger, je ne vous ferai pas de mal »

je l’ai vue réfléchir, hésiter, presque se dire «  de toute façon à mon age, la vie est terminée, s’il m’agresse j’espère juste qu’il ne me fera pas de mal ».

j’ai encore souri pour la mettre en confiance… des fois je me dis que blond aux yeux bleus ça doit vachement aider dans ce pays malmené par mes congénères terroristes et aussi par les médias, la désinformation, cette chère Marine …

Finalement elle a dit oui, elle a dit qu’elle habitait au troisième et que sans moi ça lui prendrait le reste de la matinée de tout monter.

Je suis allée chercher mon scooter et je l’ai suivie. Purée on parle des jeunes au volant, cette Mamie est un vrai danger public ! Je ne sais pas si c’est dû à sa tremblotte permanente ou si c’est un problème de vue… elle a failli se prendre un trottoir au moins dix fois sur cinq minutes de trajet et à passé genre une heure à ranger sa caisse dans une place de ministre.
Quand elle est descendue de voiture et qu’elle m’a vue, prêt à l’aider, j’ai bien vu qu’elle doutait encore.. Mais bon sang qu’est-ce qui m’avait pris de vouloir aider une Mamie qui n’est même pas la mienne et qui pense que je vais lui fracasser la tête avec sa boite de raviolis ?
J’ai encore souri, et je me suis senti obligé de lui dire « ca va aller Madame, je veux juste vous aider ».
Nous avons monté les trois étages avec les courses, enfin je devrais plutôt dire, j’ai fait deux allers-retours avec les sacs pendant qu’elle montait péniblement. Devant sa porte j’allais «  prendre congé » ( ouais ça fait classe comme expression, c’est mon ex-copine bibliothécaire qui me l’a apprise) quand elle m’a dit : «  non venez je vais vous présenter ma troupe ».
La troupe c’est une dizaine de chats (je n’ai pas réussi à compter) et trois chiens, un tout petit et deux énormes molosses qui après avoir constaté que Mamie m’avait fait rentrer volontairement se sont mit en tête de me débarbouiller intégralement.
Elle m’a offert un café, perso je suis plus thé, mais ça m’a fait tellement plaisir qu’elle se détende en ma présence que j’ai accepté. Pendant que le café coulait dans une cafetière très certainement aussi âgée que sa propriétaire, j’ai proposé de l’aider à ranger les courses.
Au début elle ne voulait pas mais je l’ai un peu forcée et j’ai assez vite compris pourquoi …il n’y avait quasiment rien pour elle, tout pour les chats et les chiens. Forcément des chiens d’environ 40 kilo ça doit manger comme les ogres des histoire de ma Mamie du Bled. Franchement à un moment j’ai failli lui dire mais enfin mettez moi tout ça dehors, et achetez-vous de bons petits trucs..
Et puis j’ai vu… j’ai vu le plus gros chien la soutenir de son dos pendant qu’elle rangeait des boites dans un placard trop haut, j’ai vu l’autre chien tirer les sacs pour les amener dans la cuisine, je les ai vus aussi saliver quand elle leur a ouvert une boite …
Depuis quand n’avaient-ils pas mangé ? Et ma petit Mamie ? Depuis quand se privait-elle ?
Si je savais faire, je ferais des courriers pour qu’elle soit aidée mais ça moi, le français, les rédactions c’est pas mon truc, mais j’ai beaucoup d’amis, en tout genre… des biens et des heuuu comment dire, un peu moins fréquentables, mais personnes dans les administrations ou les «  papiers ».
Dans l’appartement ça sentais un mélange de pisse de chat et de renfermé alors une idée m’a assailli et j’ai dit «  depuis combien de temps vos chiens ne sont pas sortis ? »
Les larmes aux yeux elle a soupiré tristement qu’elle n’était plus capable de les sortir que « vedette » le noir et blanc tirait trop fort pour elle et que « samy » le fauve l’avait renversée en poursuivant un oiseau.
J’ai dit « OK, je vais aller les promener, je reviens ».
J’ai encore lu le doute dans ses yeux, elle n’avait rien d’autre que ses animaux, il n’y avait qu’à regarder ses courses, quasiment rien pour elle et que de la nourriture pour eux. Je savais qu’il fallait encore la rassurer et je l’ai fait «  je vais vous les ramener, tous détendus et défoulés ».
Alors, trottinant doucement et tout en tremblotant elle est allée me chercher les trois laisses, elle m’a demandé si les trois à la fois ça allait être possible… Évidemment Madame, j’ai 25 ans je vais avoir les tenir.
Nous sommes dehors avec les chiens qui n’en reviennent pas… ils sniffent chaque parcelle de trottoir et me dévisagent avec de grands yeux énamourés comme pour me dire «  merci mon gars, ça fait des mois qu’on n’est pas sortis ».
On marche, tous ensemble lentement d’abord parce que les chiens examinent chaque millimètre de trottoir, puis un peu plus vite comme s’ils s’étaient dit «  bordel profitons-en ».
Je ne connais pas trop le quartier mais je sais que pas loin il y a une forêt, je les emmène là bas et je les lâche. C’est un feu d’artifice de chiens, ils partent dans tous les sens, jappant, aboyant, remuant la queue.. je crois qu’ils sont heureux. Mais assez rapidement la faim et la soif se font sentir, la faiblesse aussi , de ceux qui n’ont pas utilisé leurs muscles depuis trop longtemps…
Je les rattache et nous rentrons, leurs langues touchent presque le sol alors quand nous passons devant un café je demande une gamelle d’eau. Je leur aurais donné de l’or qu’ils n’auraient pas mieux réagi, les trois se précipitent et boivent goulûment à tel point que je dois demander au serveur de re-remplir la gamelle. C’est alors que ce fameux serveur à une idée merveilleuse, il me demande si par hasard ils n’ont pas faim aussi mes chiens, et m’annonce que comme il font à manger tous les midis, il y a beaucoup de restes qu’ils ne peuvent revendre ne servant pas le soir.
Nous passons dans l’arrière cour et les chiens se font un repas gargantuesque,d’ailleurs, à mon avis le chien fauve va vomir d’un moment à l’autre. Comme j’ai raconté d’où ils venaient au serveur, il me donne une boite avec un filet de bœuf et de la purée maison pour la petite Mamie et nous repartons.
En arrivant à l’appartement le café est coulé et aussi mauvais que prévu, mais ma petite mamie se régale avec son filet de bœuf, je repars en lui disant que je reviendrais le lendemain pour sortis ses chiens, il me semble qu’elle tremble moins… est-ce d’avoir enfin mangé à sa faim ou a-t-elle moins peur de moi le vilain arabe, éventuellement poseur de bombe mais surtout surtout un jeune qui n’a rien demandé de tous ces préjugés et qui veut juste vivre sa vie, et aider les autres quand il le peut…
Oui je suis né musulman mais ça ne m’empêche pas d’avoir un cœur et encore moins d’être Français, un vrai même si je n’ai jamais goûté à votre sacré saucisson …

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3 réflexions sur « l’étranger… »

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